Annexe – Pellicules super 8

Le Super 8, le bâtard du cinéma

Un texte écrit en duo 

par les cinéastes Alice Dorn et Colas Ricard

...mais ça existe encore le super 8 ?

Vaguement oui. Il y a encore quelques entreprises qui en fabriquent, et quelques tarés qui continuent à l’utiliser. Les oracles n’en finissent pas d’annoncer sa fin, et pourtant ça continue. Quelques furieux inventent que cela n’existe pas, que l’on découpe tout ce qu’on trouve de pellicule autre sur le marché. Vu que le super 8 est en largeur la plus petite pellicule, ce sera la dernière à disparaître. Quelques hallucinés se targuent même de préparer la fin de l’économie de la pellicule argentique et rassemblent patiemment tout le nécessaire (savoir-faire, machines de l’industrie partant à la casse, etc) pour, le jour venu, être capables de fabriquer nous-mêmes les pellicules nécessaires. D’aucun rêve même de ce jour, comme d’un jour faste, où le cinéma sera enfin libéré de l’industrie capitaliste marchande.

Jusqu'à quand ?

Tant qu’il y aura des pellicules disponibles (vendues par l’industrie, reconditionnées par des furieux, ou fabriquées de toutes pièces par des hallucinés) il y aura à n’en pas douter des tarés qui continueront à l’utiliser. Pourquoi ? Parce qu’ils aiment tout simplement ça. Et quand il n’y en aura plus, et s’ils n’arrivent pas à en fabriquer eux-mêmes, eh bien, ils utiliseront autre chose. C’est aussi simple que cela, et ça ne mérite nullement qu’on s’attarde sur cette question. Personne ne sait quand il va mourir, ou quand l’humanité périra. Est-ce pour cela qu’il faudrait se suicider tout de suite ? Ou ne s’agit-il pas plutôt de vivre avec la conscience de cette finitude, mais vivre tout de même, envers et contre tout ?

Pourquoi filmer en super 8 aujourd'hui ?

Pourquoi pas !

Pourquoi le faire hier ? Pourquoi le faire demain ?

Que peut le cinéma ?

Le cinéma peut ce que ses spécificités lui permettent et rien d’autre. Le cinéma peut agencer des images et des sons de telle manière qu’il va produire un effet magique chez ceux qui les recevront. Cette magie opère d’une manière propre au cinéma, et agit à d’autres endroits qu’un tableau, un texte, un remède. Il peut tout ou presque, mais à sa manière, bien à lui. Il ne saurait être ici question de hiérarchie d’un médium, ou d’une discipline sur l’autre. Le cinéma peut ce qui lui est inhérent et spécifique.

Plus concrètement, le cinéma a historiquement pris place dans les mouvements artistiques, politiques, révolutionnaires, philosophiques, car le cinéma recèle une force, force de bouleversement, philosophique, émotionnel, social… force de renversement aussi. Du cinéma des avants-gardes au cinéma performance, au happening, au cinéma des rues, aux projections hors salles, du cinéma situationniste au cinéma underground, au cinéma politique, même avec peu de moyens, le cinéma à toujours su bouleverser l’ordre des choses, jeter des pavés dans la mare, mener des attaques frontales, ou souterraines.

Mais pourquoi filmer en super 8 plutôt qu'autre chose ?

En vrai s’en fout bien pas mal qu’un film soit ou non en super 8. Qui se soucie, sinon les historiens de l’art, et les praticiens eux-mêmes, de savoir si tel tableau est peint avec de la gouache ou de l’acrylique ? Et qu’est-ce que ça peut faire ? 

Du point de vue du praticien, bien sûr que c’est à lui, et à lui seul, de choisir son matériau et qu’il peut tout à fait trouver des raisons sensibles, historiques, éthiques, politiques, philosophiques, écologiques… d’utiliser tel matériau plutôt que tel autre. En choisissant par exemple, d’utiliser un matériau qu’il aurait façonné ou transformé lui-même, tel le peintre qui fabrique lui-même ses pigments et couleurs.

Justement la chimie utilisée n'est-elle pas nocive pour l'environnement ?

Au jeu de qui pollue le plus, le super 8 ne serait pas forcément gagnant, face aux batteries au lithium, aux circuits imprimés ou aux cartes mémoires. Mais là n’est pas la question. La question de l’environnement ne saurait se penser à l’aune d’une problématique uniquement « citoyenne », et ne peut se détacher de ce qui n’est pas visible, mais qui sous-tend l’économie, la politique, etc<

Et alors pourquoi en super 8, si le matériau ne compte pas ?

Ce n’est pas que le matériau ne compte pas. C’est que dans la plupart des cas, dans ce domaine particulier qu’est le cinéma, on s’en fout. Car ce qui compte en définitive c’est ce que l’on fait avec. Les films que l’on fait lorsqu’on travaille en super 8, plutôt qu’avec un autre médium. Si on y regarde de plus près, on pourra remarquer que ces films ne ressemblent guère à ce qui se fait par ailleurs.

Comment ça ?

Il y a tout un cinéma hérité du cinéma du récit, avec ses codes, ses genres, son histoire qui trouve sa consécration dans le cinéma parlant (car la parole aide incroyablement le récit à se mettre en place), et que l’on trouve aujourd’hui partout (du journal télé aux salles à grand spectacle, en passant par le cinéma d’auteur, le documentaire, etc). De même qu’il y a un cinéma dit « expérimental » qui trouve sa consécration dans le cinéma des avants-gardes et que l’on trouve aujourd’hui dans les marges du cinéma, ou dans le champ de l’art contemporain et muséal. Quant au super 8, il incarne aujourd’hui un cinéma trans-genre qui parcourt tant le cinéma du récit, que le cinéma expérimental. Transversalité qui s’est inventée peu à peu par ses utilisateurs, puisque le super 8 appartenait au départ à une catégorie très à part vis à vis du cinéma officiel, celle du film de famille, et s’intégrait parfaitement aux valeurs de la société des loisirs dans lequel il naît. C’est peut-être aussi de ses origines bien à part, que ce rejeton du cinéma, jadis aux ordres de la famille, est aujourd’hui devenu un bâtard bien indiscipliné, tient une partie de son caractère subversif. Né en 1965, 47 ans aujourd’hui et toute ses dents (enfin presque) ! 

Il n’y a qu’à regarder un film super 8, ou un film qui a utilisé le super 8, pour se rendre compte que la plupart du temps (quand ce n’est pas un film de l’industrie tourné dans un autre format et tiré en super 8 juste pour la vente) on y trouve une manière différente de filmer. Une liberté de mouvement, une liberté de ton, un rapport plus direct, plus intuitif aux choses, aux corps, aux êtres. Une conscience du temps. Une simplicité. On ne dira jamais assez combien travailler autrement permet de fabriquer autre chose. 

On pourrait renvoyer le super 8 à un certain côté esthétisant à tendance bourgeoise, superflue. Cette dimension-là existe aussi, notamment dans la pub ou le cinéma expérimental, mais comme dans tous les domaines, il existe un moment où on oublie l’esthétique car elle n’est plus quelque chose de séparé, et elle se fond avec ce qu’elle exprime. C’est là qu’on atteint la pleine dimension du cinéma. Mais il s’agit de la même démarche avec tous les médiums. L’important est de les considérer non comme une fin en soi mais comme un moyen, qui permet un certain type d’expression, de langage, qui a sa forme propre, sa puissance propre, qu’il s’agit de comprendre pour savoir l’utiliser dans toute sa profondeur.

Inventaire descriptif et inachevé du super 8

  • Le super 8 est une mémoire vive. Plus que tout autre médium, son passé de film de famille n’y est sans doute pas étranger, le super 8 évoque l’enfance, le souvenir, la mémoire. À tel point que c’est même devenu un poncif du cinéma, que d’utiliser le super 8 comme archétype du souvenir. Mais au-delà de ce stéréotype, cette mémoire vive habite le super 8. Une sorte de conscience de la mort, qui donne une intensité à faire.

 

  • Le super 8 est un jeu d’enfant. L’utilisation d’une caméra, qui d’ailleurs ressemble à un jouet, s’apprend en quelques minutes.

 

  • Le super 8 est une école. C’est le matériau pédagogique par excellence. Une caméra super 8 ne possède que les fonctions indispensables et nécessaires (on/off, déclencheur, zoom, mise au point, vitesse, compteur temporel) pour comprendre ce qu’est la fabrication d’une image en mouvement. Même pour faire ensuite du numérique, le super 8 est l’école de l’économie (pas question de tourner des heures d’images !), du montage dans la caméra (c’est à dire apprendre à penser le montage dès le tournage), de l’animation en image par image, de la singularité de l’image et du son (puisqu’il sont nécessairement enregistré séparément), etc.

 

  • Le super 8 est politique. C’est fou le nombre de films, tous milieux confondus, qui à la fois tiennent un discours politique et utilisent partiellement ou entièrement le super 8. Peut-être parce que ces caméras ressemblent à s’y méprendre à une arme au poing. Plus sérieusement parce que n’importe qui peut s’y initier très rapidement, parce que les caméras sont petites et permettent de s’approcher humainement du sujet, parce que l’absence de son appelle la construction visuelle ou le commentaire.

 

  • Le super 8 est belliqueux et il est sans concession.

 

  • Le super 8 bouscule le récit. Depuis que le super 8 a perdu le son synchrone (et parce que les caméras ne permettent pas un synchronisme extérieur fiable), toute image super 8 est filmée indépendamment du son. Et en cela le super 8 incite à trouver d’autres voies que le narratif conventionnel.

 

  • Le super 8 s’éloigne du réalisme. Plus que le 16mm ou le 35mm et ses cousins analogique ou numériques, le super 8 possède un grain d’image bien à lui (encore que l’on puisse intervenir au laboratoire pour travailler sur une large palette), qui l’éloigne définitivement de l’image lisse et léchée qui s’étale sur tous les écrans.

 

  • Le super 8 est érotique. Le maniement d’une caméra super 8 est sensuel et instinctif. Tout est mécanique et donc tactile (peu d’électronique). Le déclencheur (dit « gâchette ») nécessite une pression continue. Le déclenchement est instantané (et permet de saisir un sujet sur le vif), l’arrêt également. Pas de temps d’attente, le super 8 vit dans l’instant et permet de capter l’éphémère.

 

  • Le super 8 est singulier. Qui veut filmer en super 8 n’a besoin de personne. Apprendre le maniement des outils demande quelques minutes pas plus. 

 

  • Le super 8 est pluriel. Le maniement de la caméra est tellement simple, qu’elle se passe de main en main, et se prête à merveille à la réalisation de films véritablement collectifs (et non hiérarchiques).

 

  • Le super 8 est bon marché. Il y a quelque chose de très appréciable c’est que à peu près tout le matériel nécessaire peut se trouver d’occasion à des prix abordables. Pas besoin d’investir des milliers d’euros pour pouvoir débuter. Ce qui fait qu’on se lance facilement dans l’expérience, sans hésiter longtemps. Au final, on pourrait presque dire que l’envie suffit pour se lancer, là, tout de suite. Ou parce qu’on est tombé par chance sur une caméra dans une brocante. La pellicule, certes coûte cher, mais quelques minutes de pellicule (rushs) suffisent pour réaliser un film.

 

  • Le super 8 est magique. Plus que tout autre médium cinéma sans doute, le super 8 donne ce sentiment de simplicité, de facilité, de puissance. Plus que tout autre, peut-être, il permet d’accéder avec une facilité étonnante, à la dimension magique des choses et des êtres, et de pouvoir ainsi agir magiquement sur le spectateur. 

 

  • Le super 8 est numérique ? À en lire la liste de ses qualités, il n’est plus permis d’en douter, le super 8 est l’ancêtre du numérique, version « petites caméras », ces caméras maniables, transportables partout, plug&play et d’une qualité d’image irréprochable, que la publicité nous vantait comme une nouveauté il y 10/15 ans, existent en réalité depuis 47 ans et s’appellent « super 8 », à ceci près que l’un possède du son, l’autre la simplicité et la spontanéité. Et par cette spontanéité, le super 8 rejoint aussi le téléphone portable, et un travail de mémoire au présent.

 

  • Le super 8 est l’avenir. Si une catastrophe survenait et que le monde numérique disparaissait, quels matériaux résisteraient ? Le super 8 est très fragile en termes de rayures, de dégradations superficielles, mais il est presque indestructible intégralement : il faut avoir essayé de détruire une image par de la javel, au cutter, etc, pour se rendre compte à quel point « il reste toujours une image ». Entre le 1 et le 0, il y a toute une immensité que beaucoup semblent avoir oubliée. Alors n’y a t-il pas là une poétique du matériau, à utiliser quelque chose dont on peut se dire qu’il pourrait résister à tant de temps à venir ? Images furtives d’un futur où l’on ne peut deviner la place de ces images en ribambelles dérobées au temps…

 

  • Le super 8 est fou. Il faut être fou pour tourner encore en super 8 aujourd’hui ? Il faut être fou pour ne pas tourner en super 8 aujourd’hui ! Et qui sait si travailler en super 8, n’est pas une manière de dialoguer avec la folie, ou de la tenir à distance, une manière aussi de trouver un mode d’expression qui n’est pas forcément centré sur la parole. Le super 8, dans son dispositif de projection cinématographique, draine avec lui toute la puissance imaginaire du cinéma, et en même temps toute sa puissance de mémoire vive. Qu’il nous emmène vers la folie ou qu’il nous en préserve, le super 8, plus que jamais aujourd’hui, est vivant.